Les élucubrations bloguesques
de Fabrice Chotin
Fred Vasseur
Français au Japon:
Nagoya en français
Devant le consensus béat qui se fait pour la floraison des cerisiers au Japon, je vais
devoir, et je m'en excuse, apporter un peu de brutalité dans un monde de poètes pour nuancer quelque peu l’engouement général. Alors certes, j'admets que les fleurs de cerisiers sont très
jolies, et je conçois aisément que leur brièveté puisse renvoyer symboliquement à toutes les choses éphémères de la vie, et la vie elle-même d’ailleurs. Mais il ne faudrait pas s’imaginer pour
autant que le hanami, le moment où l’on est censé regarder ces fleurs, est une fête tout empreinte de poésie dont le côté contemplatif incite à de profondes pensées philosophiques.
Non, car c’est surtout un vil prétexte pour se goinfrer et se livrer à des libations
exagérées. Car ce que les japonais apprécient le plus dans cette fête, c’est bien le pique-nique qui va avec. Cela peut même donner lieu à quelques débordements, notamment pour obtenir une
place où installer sa toile en plastique qui délimitera l’aire que l’on s’attribue pour ledit pique-nique. Mais si quelques altercations ont parfois lieu, il y en a aussi qui préfèrent les
éviter, et ainsi, dans les endroits les plus prisés, une organisation toute nipponne est établie et les lieux doivent être réservés à l’avance, délimités par des cordes assorties d’un petit
panneau indiquant noms et horaires. Mais que ce soit un peu tendu ou tout à fait cordial, le résultat est le même: il y a une surpopulation terrible sous les cerisiers.
Une fois sa place conquise, on peut procéder aux opérations. D’abord, on sort la
nourriture: les bento (boîte repas), les onigiri (boulettes de riz) et les snacks les plus variés, les fabricants de chips rivalisant d’inventions pour sortir la variété
spécial hanami la plus appréciée. Les plus organisés amènent carrément le barbecue et se vengent d’avoir à manger des mets carbonisés en enfumant tout le voisinage. Vient ensuite la
boisson: les cartons de bière ou produits houblonnés sont éventrés en larges quantités, les bouteilles de saké sont ouvertes, et il s’agit le plus souvent d’isshobin, c’est-à-dire des
bouteilles d’un litre huit. Accessoirement, on sirote aussi d’autres alcools, locaux ou pas. Si l’absorption de toutes ces boissons ne rend pas assez bruyant, on peut aussi amener de quoi
casser les oreilles de l’entourage avec plus d’efficacité: instruments de musique, sono, machine à karaoké… Au final, si l’ambiance n’a absolument rien de zen, elle n’est cependant pas sans
rappeler celles qui règne dans les plus grands centres commerciaux les jours de soldes.
La période durant laquelle on peut faire hanami est donc extrêmement courte, et
si les conditions météorologiques ne sont pas au rendez-vous, on en est quitte pour attendre l’année prochaine. Et il faut donc à nouveau supporter les cerisiers pendant un an. Car quand ces
arbres ne sont pas couverts de fleurs, ils présentent de nombreux inconvénients. Il suinte de leur écorce lépreuse une espèce de sève aussi malodorante que collante qui ruine les vêtements sur
laquelle elle a le malheur de s’accrocher, et attire toutes sortes d’insectes. Les feuilles sont pour leur part dévorées par des chenilles, et si l’ombre des cerisiers est appréciable lors de
hanami, durant le reste de l’année, et particulièrement l’été, ce sont des endroits à éviter absolument.